Trois photos m’intriguent, des photos floues.
Tandis que je jette mes photos d’amateur quand elles sont floues, ratées, sans intérêt, je reviens sur celles de Jacques depuis que je les ai découvertes.

L’interposition d’une vitre, les reflets, le mouvement brouillent mes perceptions.
Plusieurs univers interfèrent entre eux sur une surface plane, ils se superposent sur une seule image, ils y sont fixés.
Si j'avais traversé les scènes photographiées, là où se tient le photographe, à pied ou en vélo, je ne me serais pas arrêté ; ce qui figure sur les photos défilant en périphérie de mon champ visuel, tant de sollicitations, m'aurait distrait et je serais rentré dans un obstacle.

L’œil ne s’arrête pas sur un endroit précis des photos, le regard est en mouvement, il circule, il parcourt le rectangle dans tous les sens, il ne se repose pas, il saisit la photo tantôt dans sa globalité tantôt par segments :
reflets de la rue,
personnes,
arrière-plan,
lumières qui défilent.​​​​​​
Au moins deux processus se déclenchent pendant que je les regarde.

Le premier est constitué d’une série de questions.
Où vont-elles, ces trois personnes, pourquoi celle qui se reflète dans la vitrine d’un magasin de vêtements sourit-elle? Et cet homme à la tête penchée en avant au point de défier la pesanteur, à quoi pense-t-il alors que l’escalator l’emmène plus bas que terre remplir son sac ? Et puis elle, la seule qui ne marche pas, qu’attend-elle, ou encore qu’est-ce qui attire son attention?

Le deuxième processus, tout aussi concomitant, est lié au flou. Il m’emmène vers les tableaux flous de Gerhard Richter. La première fois que je les avais vus, je m’étais arrêté à l’entrée de la salle où ils étaient exposés, sidéré par tant de beauté nouvelle. Hésitant entre photos et peintures, je m’étais approché de celle où il a brouillé les contours de son oncle officier de la Wehrmacht. Je l’avais regardé de très près, les traits de pinceaux prenant le dessus sur le motif, de trop près j’avais déclenché l’alarme de sécurité. Reculant, le tableau avait pris une autre dimension, de nombreuses hypothèses me venaient, il ne pouvait représenter directement son oncle honteux, il le reniait tout en ne pouvant s’en affranchir, il représentait l’irreprésentable.
Mais ici, ce sont les photos qui d’emblée sont floues. Tout un monde en mouvement, la vie elle-même insaisissable, elle file tout autour de soi si on n’y prend garde, qu’on n’est pas attentif aux autres, ce que je me dis pendant que je regarde celle de la femme qui attend. Je réalise que la photo est nette sur une zone excentrée, la séparation entre les deux miroirs. Ce qui signifie que Jacques a fait la mise au point sur cette ligne, ce qui n’est pas évident car j’imagine que les capteurs sont parasités par les zones voisines, puis qu’il l’a gardée en mémoire dans son appareil pendant qu’il décalait l’objectif. Ce qu’il a donc recherché. Cette ligne verticale a-t-elle joué un rôle dans ma perception avant que je la découvre? La femme est dans son dos, elle regarde ailleurs, il ne la regarde pas directement, il la maintient dans la confusion. Je me heurte au mystère du flou.
Ces photos sans réponses n’ont pas fini de me solliciter.

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