Depuis que j’ai découvert cette photo il y a quelques mois, tout m’intrigue chez cette personne debout dans l’église Saint-Sulpice :
ses lunettes de soleil qu’elle garde à l’intérieur, comme si elle était d’origine italienne, et en plus pour prendre une photo, ce qui n’est guère compatible avec une perception juste des couleurs et de la luminosité ;
son béret, qu’elle aurait acheté à Montmartre, une French Touch ;
les baskets Nike grossières et banales en comparaison de la multitude de détails dont elle est parée, chacun ayant été méticuleusement choisi, porteur d’une histoire personnelle ;
ce qui m’amène à l’appliqué en forme de petit personnage, dans le style d’une figurine Hello Kitty, au-dessus de la ceinture à pochette. En l’agrandissant, je distingue un personnage ou un animal à deux pattes, il pourrait relever du pop art. Sans doute une touche divertissante de sa part ;
la pochette a tout juste la taille nécessaire pour contenir le téléphone qui lui sert à photographier un vitrail hors-champ (étant donné son orientation vers le haut et la gauche, la configuration de l’église m’étant familière).

Mon regard navigue entre la figurine intrigante et d’autres détails argentés : ses boucles d’oreilles, les trois formes arrondies sur sa branche de lunettes (des pierres fantaisie ?), et ses deux boutons de manchette, puis redescend en avant du personnage naïf et se pose sur la boucle de sa pochette.
Tout un circuit parcouru de détail en détail, ils reflètent un raffinement qu’un siècle sépare de celui des personnages aristocratiques du même quartier Saint-Germain de Marcel Proust. Ils résultent d’une recherche contemporaine propre aux critères de cette personne, loin de mes critères tout aussi personnels et subjectifs, fruits pour elle comme pour moi d’un milieu, d’une société, d’un pays, de voyages, d’une histoire.
Derrière cette personne, je distingue seulement maintenant un Christ en croix et en bois d’une sobriété qui contraste avec la nef et le chœur surchargés par les vagues de construction qui ont appesanti l’église depuis le XVIIe siècle.

À l’issue de ce parcours agité, mon regard se pose enfin sur cette personne dans son entièreté. Je la vois différemment, non plus accumulant à l’excès des détails vestimentaires disparates derrière lesquels elle s’effacerait, mais comme une silhouette sobre, de noir et de gris foncés s’agençant harmonieusement, grâce aux miracles de la photographie en noir et blanc. Mais je ne l’imagine pas multicolore, flashy, outrageusement voyante.
Je me rapproche d’elle et, comme elle, je suis attiré par la lumière traversant un vitrail.
Elle se concentre le temps de prendre la photo.
Je m’assieds à la place de Jacques qui la photographie dans cette pose. Je reste ainsi un long moment.
Elle quitte le cadre de la photo.
Je me lève, je me tourne vers l’orgue en tribune, un gigantesque Cavaillé-Coll. Je sors, ébloui par la pleine lumière de la place où, dans l’effervescence, on installe des stands pour le marché de la poésie qui s’y déroule chaque année.

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