© Jacques Leblond
Photo prise dans l’exposition « Mute » de Fabienne Verdier, Cité de l’Architecture et du Patrimoine, Paris, janvier 2026
L’artiste au pinceau et l’artiste à l’appareil photo jouent avec les regards.
Les visiteurs et visiteuses de l’exposition interrompent leur déambulation. La peinture vient à eux. Ils s’arrêtent et leurs yeux suivent le ruban qui oscille, défile, bondit, déferle dans l’espace. Puis ils se dirigent vers une autre peinture.
Les regardeurs et regardeuses des photos se dirigent, eux aussi, vers la peinture — le seul ruban. Le fond de la peinture s’est estompé, il a fusionné avec celui de la photo dans un noir travaillé par l’artiste photographe. Comme si ces personnes visitaient elles aussi l’exposition, elles suivent le ruban, puis s’en détachent lorsque leur regard se heurte aux visiteurs et s’arrête sur leurs bizarreries. Celles-ci sont de nature différente selon les photos.
Le motif du pull intrigue : son damier, du même blanc que le ruban frénétique, lui oppose un statisme.
Les trois personnes encapuchonnées étonnent : leur accoutrement est anachronique. Font-elles partie d’un jeu de rôle médiéval ? À moins qu’il ne s’agisse pas de personnes, mais de personnages sculptés. Sur les photos, le doute est possible ; dans l’exposition, il ne l’est pas. Il s’agit de pleurants en pierre, lourde et compacte, issus d’un ensemble de quatre-vingt-deux figures.
Deux pleurants contemplent le ruban depuis leur installation face au tableau par des employés à l’aide de treuils ou de plateformes motorisées. Un détail accroît leur humanité : le troisième a fini de le regarder. Il lui tourne le dos, il se dirige vers nous ; son visage reste dans l’ombre.
Le flou atténue la dureté de la pierre et assouplit les robes. Les figures mesurent environ vingt-cinq centimètres, mais le photographe triche : il donne l’impression qu’elles sont de taille humaine et qu’il a pris la photo depuis le même point de vue que pour la deuxième, celle avec le visiteur en pull de montagne.
Mouvement des yeux de pierre, immobilité des yeux humains.
Le regard alterne alors entre fixité et défilement, avec des accélérations et des ralentissements, allant des visiteurs au ruban, du ruban aux visiteurs, d’une photo à l’autre.
La peinture et la photo travaillent les temporalités : temps arrêté et temps qui file. Ces temps s’entrechoquent, se dilatent, s’étirent, se contractent.
Un grand voyage offert à qui observe.
© Jacques Leblond
Photo prise dans l’exposition « Mute » de Fabienne Verdier, Cité de l’Architecture et du Patrimoine, Paris, janvier 2026